Partager l'article ! Calices (9) - A l'aube de la nuit: Calices (8) - Le Livre CHAPITRE 9 ÀL'AUBE DE LA NUIT ...
Toujours un stylo à la main, je parcours des mondes oubliés et mystéieux afin de vous les faire découvrir... Etes-vous prêts pour le voyage?
CHAPITRE 9
ÀL'AUBE DE LA NUIT

Lohan avait dû porter Enora jusque chez elle car la douleur l'empêchait de marcher. Comme prise de fièvre, la jeune fille ne savait même plus où elle se trouvait et était plongée dans un affreux cauchemar.
Elle voyait cette grande et magnifique femme brune aux yeux avides. Mais elle n'avait rien d'humain et se déplaçait à une vitesse fulgurante, effectuant des sauts vertigineux et inimaginables. Son visage n'avait alors plus rien de beau et ressemblait plutôt à celui d'un démon. La créature mordait dans sa chair, Enora hurlait mais le son de sa voix était celui d'un homme. La douleur était atroce et elle sentait le sang couler de sa plaie. Tout devenait flou, mais elle voyait que la Sanguinaire la forçait à boire son sang. L'horreur et le dégoût emplissaient la jeune fille et tout à coup, c'était le noir total. Un silence pesant, l'obscurité épaisse... Enora se réveilla en sursaut.
Son amant était à son chevet, plus inquiet que jamais.
«Enora! Tu te sens mieux? Que s'est-il passé?! Tu m'as fait une de ces peurs!»
Lohan la dévisagea: ses yeux marrons étaient cernés et hagards, et sa peau luisait de sueur.
«J'ai vu... J'ai vu la mort d'Ilahn... Je... J'étais morte!»
Épuisée, Enora éclata en sanglots. Le jeune homme la prit dans ses bras et la serra contre lui aussi fort qu'il le put. Il lui caressa les cheveux avec douceur, mais aucun mot ne parvenait à sortir de sa bouche; aucun assez fort pour la réconforter. Les événements le dépassaient complètement et il rageait d'être aussi impuissant.
Une fois qu'Enora parvint à se calmer, elle lui expliqua tout ce que le prêtre lui avait racontée. Mais le plus terrifiant pour la jeune fille restait l'image de cette Sanguinaire. Jamais elle n'avait vu un être aussi cruel.
«On peut trouver des pierres de lumière à certains endroits, fit Lohan, la sortant de ses songes.
- Oui, mais aucun de nous n'a les moyens de s'en procurer une. Il n'y a que les nobles ou les prêtres qui peuvent en posséder.»
Lohan la regarda longuement et elle comprit soudain.
«Non, c'est hors de question! s'exclama-t-elle.
- Enora, on n'a pas le choix. On n'a plus rien à perdre et je ne laisserai pas ce Sanguinaire ou je-ne-sais-quoi t'emmener sans rien faire!»
Lohan se leva, décidé. Enora tenta de le retenir, mais elle était encore trop faible pour tenir debout. Le jeune homme l'aida à se rallonger.
«Repose-toi. Je serai prudent, ne t'en fais pas.»
Il l'embrassa et sortit.
Le Quartier de Mitra. Le quartier des nobles et des riches bourgeois. Le seul endroit de Taleen où les maisons étaient si grandes et si belles, bordant l'entrée du château du Comte. La plupart de ces hautes bâtisses n'avaient d'ailleurs presque rien à envier au château tant elles étaient majestueuses. Les murs étaient blancs ou crèmes, bordés de fleurs et c'était aussi le seul lieu où l'on trouvait des jardins libres d'accès. Les classes sociales ne se mélangeaient pas trop, mais les paysans n'étaient pas pour autant interdits dans ces jardins.
Lohan s'engagea dans le premier, la boule au ventre. Il était rapidement passé chez lui pour récupérer toutes ses économies. Lohan n'était pas un voleur; il voulait d'abord essayer d'acheter une pierre avant d'en voler une s'il le fallait. Le jeune homme savait que Mitra regorgeait de nobles capables de s'en offrir – aussi petites soient-elles.
Lohan longea de hautes haies. Sur des bancs, des hommes et des femmes de haut rang bavardaient, emmitouflés dans des fourrures, les visages poudrés pour la plupart. Il faisait beau, mais l'air était encore glacial, la neige dans les allées témoignant de l'hiver tenace.
Lohan ne tarda pas à sentir les regards méprisants sur lui et sur ses vêtements de paysans. Certes, il avait droit de circuler librement, mais il était bien le seul à s'y risquer. Il sentit l'ambiance se faire plus pesante encore et les bavardages commencèrent à baisser d'intensité. Lohan continua d'avancer, alors que le silence se faisait tout autour de lui. Il savait qu'il risquait le lynchage. Mais il n'avait pas le choix. On n'entendit bientôt plus que le bruit de ses pas sur la neige
«Que cherches-tu?!»
C'était une voix d'homme. Lohan tourna la tête et aperçut l'homme en question. Grand, mince, il avait les yeux pâles et les joues rouges. Il avait un front haut et un nez aquilin, une perruque blanche reposant sur sa tête. Quadragénaire, ses mains étaient couvertes de bagues et reposaient sur une canne en argent.
Lohan déglutit; tous l'observaient. Il pensa alors à Enora, fiévreuse, et se redonna du courage.
«Je cherche quelque chose à négocier», dit-il enfin.
Des rires parcoururent l'allée.
«Négocier? Qu'as-tu donc de si précieux?» lança l'homme en s'avançant avec sa canne.
Lohan savait qu'il aurait l'air ridicule; ses maigres économies ne valaient absolument rien pour eux. Il sortit toutefois les pièces de la bourse accrochée à sa ceinture.
«Et qu'espères-tu avoir avec ça?
- Une pierre de lumière, déclara Lohan. Même une toute petite fera l'affaire!»
Cette fois, il y eut des éclats de rire francs, et le jeune homme réalisa que toute une assemblée s'était formée et l'entourait à présent. Une femme dans une grande robe bleue s'approcha de lui, le scrutant de son regard hautain. Elle détacha son collier et c'est seulement à ce moment-là que Lohan réalisa que le pendentif était une petite pierre de lumière. Devant ses yeux ahuris, elle le lui tendit.
Les rires s'éteignirent et tous la regardèrent.
«Une comme ça?» fit la femme.
Lohan hocha la tête, décontenancé. C'est alors que la femme éclata de rire.
«Dieux, mais il y croit vraiment!»
Les autres nobles se joignirent à son rire et ils semblaient tous trouver cela très drôle. Le jeune homme sentit la colère monter en lui, surplombant son humiliation.
«Allons, tu ferais mieux de partir!» lança l'homme qui lui avait parlé au début, ne cachant pas son amusement.
Les poings serrés, Lohan vit de nouveau le visage d'Enora. Celui qu'elle avait la nuit dernière, le cou ensanglanté... Il regarda le soleil et vit avec stupeur qu'il serait couché dans un peu plus d'une heure.
Ce n'était plus le moment de réfléchir; Lohan se jeta sur la main de la femme qui maintenait la pierre et la lui arracha des mains, si vite que les autres nobles en restèrent d'abord pantois. Puis réalisant son geste, les hommes se ruèrent sur lui. Lohan trébucha, parvint à se relever et se mit à courir. On le poursuivait, et on criait; les gardes ne tarderaient pas à arriver. Il devait courir vite et de toutes ses forces.
Il sortit des jardins, son cœur battant à tout rompre. Il continua dans la rue principale, au moins trois nobles sur ses talons.
«Arrêtez-le! Arrêtez-le!»
Mais les pauvres paysans et autres petits travailleurs trouvaient le spectacle amusant et cette fois, les riches étaient la risée de tous. Les gardes ne réagiront pas de la même façon, songea Lohan. Il prit une petite ruelle, si petite qu'on devait s'y faufiler en marchant de profil. Lohan savait que les nobles n'étaient pas habitués à de tels passages; il pourrait les semer plus aisément.
Il réalisa toutefois qu'ils n'étaient pas loin et paniqua un peu, s'éraflant les bras contre la pierre. Une fois sorti de cet étroite ruelle, Lohan en emprunta une autre, plus commode d'accès cette fois-ci. Il courait plus vite qu'il ne l'avait jamais fait, sachant à quel point l'enjeu lui était vital, à lui comme à Enora.
Une main l'agrippa soudain et Lohan se débattit, sûr d'avoir à faire à un garde. À sa grande surprise, il s'agissait d'un ami de son père, un homme fort et moustachu au regard sévère. Sans même lui poser de question, il l'attira à l'intérieur d'une bâtisse; il s'agissait en vérité d'une taverne pleine à craquer.
«Hogün, non, je... Ils...»
Le dénommé Hogün lui fit signe de se taire et l'attira derrière le comptoir où il lui fit signe de se baisser. Lohan comprit avec soulagement qu'il l'aidait à se cacher. Il n'en fut pas rassuré très longtemps; c'était très risqué. Des perles de sueur dégoulinaient le long de son front.
«Tais-toi, gamin. Crois-moi, aucun d'eux ne pensera que tu t'es arrêté en chemin...»
Hogün se releva pour en être sûr. Malheureusement, le groupe de nobles s'était divisé et l'un d'entre eux vérifiait les habitations... et entra donc dans la taverne.
L'ami du père de Lohan fit un signe à ce dernier pour qu'il reste silencieux et bien caché. Le jeune homme comprit aussitôt et sentit les battements de son cœur s'accélérer.
«Je cherche un petit voyou, lança le noble. Un rouquin! Il a attaqué une dame et lui a dérobé un bien précieux. Quelqu'un d'entre vous l'a-t-il vu?»
Silence.
«Toute aide pourra être récompensée.»
Quelques regards se croisèrent, hésitant soudain. Hogün s'avança alors vers l'homme.
«Non, m'sieur, ça me dit rien, désolé. Et puis, entre nous, un rouquin, ça se loupe pas!»
Le noble le dévisagea de haut en bas. De l'autre côté du comptoir, Lohan n'osait même plus respirer.
«Il est vrai, répondit enfin son poursuivant. Les roux descendent d'une lignée de démons, c'est bien connu... Je vous remercie, messieurs. N'hésitez pas à nous signaler tout rouquin qui vous paraîtrait suspect.»
Hogün le salua avec respect, tandis que le noble s'éloignait, reprenant sa course invisible. Après plusieurs minutes d'hésitation, Hogün revint vers Lohan.
«C'est bon, gamin. Tu peux souffler.»
Le jeune homme poussa un grand soupir de soulagement, la respiration toujours haletante, dégoulinant de sueur. Hogün l'observa un moment et jeta un regard curieux sur sa main fermée. Lohan tenait le pendentif si fort qu'une marque s'était imprimée dans sa paume.
«Ton père ne serait vraiment pas fier, Lohan. Pourquoi tu as volé ça?
- C'est un bijou qui appartenait à la mère d'Enora, improvisa le jeune homme le plus rapidement possible. Arbéik l'avait revendu, mais Enora voulait le garder. C'est pour elle.»
L'homme moustachu hocha la tête sans toutefois dissimuler son mécontentement.
«Les femmes nous mènent toujours à notre perte, marmonna-t-il. Je ne peux pas te promettre de ne pas en parler à ton père. Mais en attendant, on va trouver de quoi te changer pour que tu puisses sortir sans te faire remarquer.»
Enora attendait depuis plus d'une heure, morte d'inquiétude. Le soleil était devenu rouge orangé lorsque son amant revint enfin. Il était emmitouflé dans une cape marron, une capuche dissimulant sa tête et une partie de son visage. La jeune fille se jeta dans ses bras.
«C'est bientôt l'heure», murmura-t-elle avec terreur.
Lohan sortit alors le collier et lui montra la petite pierre de lumière, pas plus grosse que l'ongle du pouce. Elle brillait d'un rouge vif éclatant.
«Je l'ai, lui dit-il. Nous l'avons.»
Il attacha le pendentif autour du cou d'Enora et l'observa avec attendrissement, malgré la peur encore lisible dans ses yeux.
«Et maintenant? demanda la jeune fille.
- … On attend.»
*
Lorsqu'Ilahn s'éveilla, la première chose qu'il sentit fut la forte odeur de sang. Il réalisa alors qu'il en était imprégné; il y en avait autant sur son visage que sur son corps. C'est à cet instant qu'il vit qu'il se trouvait dans un lit; celui de Sangora. Il était nu, et la reine-vampire était à ses côtés, nue elle aussi, le regardant de ses yeux de félin. Elle était elle-même couverte de sang.
«Nous nous sommes bien amusés», lui susurra-t-elle en caressant langoureusement le torse musclé du Sanguinaire.
Ilahn fronça les sourcils. Il se rappela alors à quel point il avait été furieux la veille et qu'il avait noyé sa colère avec la reine. Il regarda un peu partout autour d'eux et se rendit compte qu'un corps gisait à proximité du lit, vidé de son sang. À sa vue, il eut soudain la nausée. Du dégoût, une envie de vomir... Que lui prenait-il? Il devait se ressaisir, surtout devant Sangora. Il ne put malgré tout s'empêcher de demander:
«Majesté, sauf votre respect, combien d'humains ont été tués ces derniers jours? N'avez-vous pas peur que l'on éveille les soupçons?
- Pas si on ne s'attaque qu'aux mendiants! lança-t-elle. Ilahn, tu me sais plus intelligente que ça, tout de même...»
Sangora se redressa et vint s'asseoir à califourchon sur Ilahn, son corps parfait, telle une statue, cherchant le contact du sien. Il aurait dû être le plus flatté des vampires; la reine ne prenait jamais n'importe quel Sanguinaire pour partenaire! Pourtant, quelque chose le mettait mal à l'aise. Une voix dans sa tête lui souffla: Peut-être que c'est juste un peu étrange de coucher avec sa meurtrière.Il la chassa de ses pensées, mais sentit son mal-être s'accroître.
Les yeux bleu de Sangora le fixaient, s'insinuant dans son esprit comme un serpent. Ilahn se figea en comprenant, le souffle court. Elle lisait en lui.
Les secondes lui semblèrent être des minutes, tant la Sanguinaire le sondait, fouillant la moindre de ses pensées. Pendant un très bref instant, elle jeta un œil au corps près du lit et Ilahn sut qu'elle avait détecté son malaise.
Le Sanguinaire était alors prêt à toute réaction: elle allait lui arracher la tête d'un seul coup, le griffer jusqu'au sang ou quoi que ce soit d'autre...
Mais à la place, Sangora éclata de rire. Un rire cristallin qui le désarçonna complètement.
«Tu n'as pas à t'en faire, Ilahn, lui dit-elle simplement. Je remarque juste que tu n'as pas écouté mes consignes...»
La reine se leva et descendit du lit dans de gracieux mouvements. Malgré tout, Ilahn resta sur ses gardes: il la savait imprévisible.
Des rats s'étaient introduits et venaient renifler le cadavre, attirés par l'odeur de la mort.
«Que voulez-vous dire? demanda le Sanguinaire en se redressant.
- Je vous avais dit de n'utiliser qu'un certain type de calices, Ilahn! Les dépravés, les mercenaires ou tous les humains dépourvus le plus possible de pitié... Tu sais bien que le sang nous transmet une part de leur humanité – c'est d'ailleurs souvent ce qui le rend si délicieux! Et toi, mon cher Ilahn, tu as choisi une jeune fille, la plus innocente et gentille qui soit! Ce n'est pas un problème, si ce n'est que tu risques de rejeter ta nature sans arrêt.»
Tout en parlant, elle avait enfilé une longue tunique noir d'ébène qui mettait en valeur ses formes désirables.
«Quoi?!
- Eh oui, mon cher. Cette fille est trop pacifiste, et par son sang, elle te transmet son dégoût pour le meurtre et la violence. C'est ainsi.
- Que dois-je faire? s'enquit Ilahn.
- Rien, c'est trop tard. Nous ne pouvons pas te permettre de la laisser en liberté après tout ça. Nous pourrions la tuer... Mais cela attirerait peut-être des soupçons. Et surtout parce que je pense que ce peut-être amusant de te voir lutter contre toi-même! J'ai hâte de voir comment tu vas t'en sortir...»
Elle se tourna vers lui et le fixa de ses yeux devenus incandescents.
«Cependant, je n'accepterai aucune trahison de ta part, Ilahn.»
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