Mardi 8 mars 2011 2 08 /03 /Mars /2011 18:44

Calices (7) - Offrande

 

Désolée pour ce retard mais ce chapitre m'a paru difficile à écrire ^^! La suite est déjà en cours d'écriture ;)

 

 

CHAPITRE 8

LE LIVRE

 

 

Profondément endormie, Enora rêvait.

Elle marchait dans les rues enneigées de Taleen, la nuit. Elle se sentait affamée, mais jamais elle n'avait ressenti la faim de cette façon. Une brûlure intense. Elle poussait la porte de l'auberge, la lumière d'un feu de cheminée l'aveuglait un peu, tandis que le brouhaha ambiant envahissait ses oreilles. Il y avait une odeur de potages et d'alcool, sensations olfactives qui lui étaient familières. C'était l'auberge où elle travaillait. Mais elle eut soudain un sursaut. Elle se voyait elle-même, ici, en train de travailler. Mais alors à travers qui se voyait-elle?

Enora comprit vite qu'il s'agissait d'Ilahn. Elle ne rêvait donc pas, mais revivait un souvenir du Sanguinaire. Elle remarqua qu'il la regardait avec insistance et ressentit son désir, ce qui la mit mal à l'aise.

Elle se rendit aussi compte qu'elle ne pouvait pas regarder où elle voulait. Ses yeux se concentraient maintenant sur un groupe d'hommes ivres; probablement des mercenaires qui n'étaient pas du coin. Enora se rappelait les avoir servis et avoir passé une très mauvaise soirée à cause d'eux. Et en effet, elle revit les scènes.

Les hommes ne cessaient de la harceler, et Enora ressentit de nouveau la colère gronder en elle. Non, pas en elle. En Ilahn. Il y avait une haine profonde qui montait en lui, une envie de meurtre. Mais aussi toujours ce désir pour elle. C'était un mélange de sentiments très étrange, presque animal.

Plus tard, Enora sortait de l'auberge derrière les yeux d'Ilahn: il suivait le groupe de mercenaires. Mais un bruit dans la ruelle le stoppait, puis une odeur. Enora n'arrivait pas à mettre de nom dessus, jusqu'à ce qu'elle se rende compte que cela ressemblait à de la peur. Ilahn hésitait, prenait finalement l'autre rue. Il préférait visiblement se camoufler dans l'obscurité et Enora ressentait sa soif grandissante. Puis de nouveau, elle se vit elle-même en train de marcher dans les ruelles, sur ses gardes. Le désir reprenait le dessus sur lui, et cette brulûre dans la gorge... C'est alors que devant Ilahn, l'agresseur d'Enora avait surgi.

Ilahn avait ressenti la terreur d'Enora et, sans réfléchir, elle se voyait à présent tuer l'homme à travers le vampire. Le terrible craquement de sa nuque... La soif, incontrôlable.

Enora se voyait, terrorisée, et alors qu'Ilahn reculait dans l'obscurité, elle se voyait s'enfuyant. Ilahn avait attendu un peu, puis avait attiré le corps inerte et massif de l'homme dans l'obscurité. Une fois bien caché, il avait mordu dans sa jugulaire.

La jeune fille ressentit le flot liquide dans sa gorge, comme s'il s'était agi de la sienne.

Elle se réveilla en sursaut, tremblante.

Lohan dormait encore à ses côtés, mais le soleil était déjà haut. Il devait être dix heures, il était temps qu'ils réfléchissent à ce qu'ils allaient faire. Elle réveilla doucement son amant.

«Déjà? marmonna-t-il, les yeux mi-clos.

- Oui, il est temps.»

Lohan l'embrassa et remarqua le trouble de sa bien-aimée.

«Qu'y a-t-il?

- Je... Non, ce n'est rien. J'ai fait un drôle de rêve...

- Est-ce que c'était un bon présage?»

La jeune fille haussa les épaules, perplexe.

«Je n'en sais trop rien.»

 

 

Lohan et Enora passèrent leurs journées à échafauder divers stratagèmes. Mais il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas. Ils n'avaient jamais entendu parler de telles créatures auparavant, jamais. Et du peu qu'en avait vu la jeune fille, ils semblaient être à la fois, invincibles, rapides et sans pitié. Ils avaient forcément un point faible, mais lequel?

Il s'avéra bien vite que le seul endroit où ils pourraient obtenir des informations sur les Sanguinaires serait le Temple de l'Ordre de la Lumière. En effet, les prêtres étaient les plus instruits en ville; eux seuls connaissaient l'Histoire, le passé.

«Très bien, allons les voir! dit Lohan.

- Attends, on ne vas pas débarquer là-bas et leur demander si c'est normal qu'un homme vienne se nourrir de mon sang toutes les nuits?!

- Tu vois une meilleure solution?

- Réfléchis! soupira Enora. On ne sait pas ce que l'on risque de déclencher en en parlant ouvertement. Tu te souviens des chasses aux sorcières? Combien de victimes innocentes ont été brûlées? Des milliers! Et je ne veux pas être responsable d'une nouvelle vague meurtrière. Nous devons réfléchir à tout ce que nous allons dire.»

Le jeune homme acquiesça. Les parents d'Enora et les siens avaient assisté à leur époque à cette fameuse «chasse aux sorcières». Nul ne sut jamais si ces sorcières avaient bel et bien existé. Les tueries par contre, elles, avaient été réelles et on s'était rendu compte que bon nombre de femmes avaient péri pour des crimes qu'elles n'avaient pas commis. Enora avait raison; il ne fallait pas déclencher de nouveau une telle folie.

«Bien. Alors tu n'auras qu'à y aller et demander l'air de rien s'ils ont entendu parler de créatures buveuses de sang. Dis que tu as entendu ça n'importe où, par hasard, et que ça t'angoisse... Quelque chose dans ce genre.

- Tu ne viendras pas avec moi? s'inquiéta la jeune fille.

- Tu auras l'air plus innocente en y allant seule, crois-moi. Si on y va à deux, ils soupçonneront quelque chose. Je t'attendrai, ne t'inquiète pas. Nous n'avons pas le choix, c'est notre seule chance de connaître leur point faible.»

 

 

Le Temple de l'Ordre de la Lumière était considéré comme l'un des monuments les plus anciens de Taleen. Il s'élevait sur douze mètres, comme cherchant à atteindre les nuages. Son clocher en pointe répandait un son mélodieux toutes les heures. Des vitraux ornaient le temple de toutes parts, plus lumineux et colorés les uns que les autres. La plupart représentait la Lumière qui avait guidé les peuples partout dans le monde; la Lumière étant représentée comme un immense joyau en forme de tétrapède, ses faces lisses scintillant de mille feux.

La façade du temple était faite de pierres blanches, ornées de sculptures en marbre. On y voyait les divers prêtres de Taleen qui s'étaient succédés les uns aux autres pendant près de deux siècles. Enora les observa longuement et il lui sembla que leurs yeux inquisiteurs lui intimaient de ne pas pénétrer l'antre de la Lumière. Elle pensa que ce qu'elle s'apprêtait à faire était peut-être mal, mais elle n'avait pas le choix. Le mensonge ou la chasse aux sorcières – aux Sanguinaires plutôt – et il était évident que l'un ferait plus de victimes que l'autre.

La pierre blanche semblait si pure que la jeune fille ne se sentit pas à l'aise en la foulant. Elle avança finalement et poussa l'énorme porte en bois massif.

L'intérieur du temple était vaste, à moitié vide, et d'une altitude telle à donner le vertige. La lumière qui s'infiltrait par les vitraux faisait s'imprégner le sol dallé de leurs couleurs à la fois vives et apaisantes.

Il faisait froid car la pierre blanche ne laissait pas passer la chaleur. Des bancs en bois s'étalaient jusqu'à un petit autel en marbre. Il n'y avait guère de monde à part une vieille dame un peu plus loin qui priait, ainsi qu'un petit garçon sur un banc près d'Enora. Celle-ci vit alors qu'un prêtre s'avançait vers elle, vêtu d'une toge blanche. Enora se sentit de nouveau gênée; ça n'était pas son environnement. Depuis la mort de sa mère, elle et Arbéik n'allaient plus au Temple. Son père lui disait souvent qu'il était vrai que la pierre de Lumière possédait d'étonnants pouvoirs pour quiconque savait l'utiliser. Mais il disait aussi que les prêtres se l'étaient appropriée pour servir leurs propres desseins. Certes, ça n'était pas plus mal que ce soit eux qui l'aient – mais toutes ces idioties sur le culte de la Lumière ne valaient rien. Il n'y avait aucun miracle dans tout cela; juste un fait naturel de la vie.

Par conséquent, Enora n'était pas vraiment à l'aise avec le culte et n'en connaissait à vrai dire pas grand-chose.

Le prêtre, un quinquagénaire aux cheveux poivre et sel et aux yeux d'un bleu vif, s'arrêta devant elle.

«Bonjour, mon enfant. En quoi puis-je t'être utile?»

Enora s'inclina et sentit le rouge lui monter aux joues. Comment aborder un tel sujet?

«Je... Je me sens un peu idiote, mon père... J'ai entendu une histoire assez étrange que l'on me dit être vraie. Je ne savais pas où aller pour trouver la réponse à ma question, alors j'ai pensé...»

Elle leva les yeux vers le prêtre qui la dévisageait avec curiosité. Enora sentit alors combien elle allait avoir ridicule ou l'air d'une folle.

«... Avez-vous entendu parler de créatures invincibles qui... qui se nourriraient de sang?», dit-elle enfin.

Le prêtre eut soudain l'air terrifié. Il lui fit signe de se taire en désignant l'enfant qui les écoutait. Il prit Enora par le bras et l'attira un peu plus loin, dans une pièce isolée.

«Où as-tu entendu cela? Demanda enfin l'homme.

- Au... au marché», improvisa la jeune fille.

Le prêtre hocha lentement la tête, peu convaincu. C'est alors qu'il se jeta presque sur Enora pour observer son cou des deux côtés. Elle sentit les battements de son cœur s'accélérer. Mais le prêtre, ne trouvant rien, la laissa se dégager. Elle songea avec soulagement que le sang d'Ilahn avait dû faire disparaître complètement la plaie. Que ce serait-il passé autrement? L'aurait-il prise pour l'une d'entre eux? L'aurait-il tuée? Mais cela aurait impliqué que ces créatures pouvaient se déplacer de jour! Or, elle était sûre – grâce aux souvenirs d'Ilahn – que c'était impossible. Pourtant, le prêtre avait l'air de penser le contraire.

La gorge sèche, Enora tenta de se ressaisir. Au moins, elle avait sa réponse: les prêtres connaissaient bel et bien ces créatures. Elle devait maintenant avoir l'air tout à fait innocente, et faire comme si elle ne savait rien de plus à leur propos.

Le prêtre s'assit lentement sur une chaise pour reprendre ses esprits; ce qui confirma à Enora qu'il avait bien cru qu'elle était elle-même une Sanguinaire. Elle feignit l'incompréhension.

«Qu'y a-t-il, mon père?

- Rien, je... C'est étrange que tu aies entendu cela. C'était supposé être de l'ordre du secret.

- Je ne le savais pas, pardonnez-moi. Mais cela veut-il donc dire que de telles créatures existent?

- Oui, souffla le prêtre après un silence d'hésitation. Du moins, elles ont existé. Un livre en parle, chaque temple en possède un, mais nous ne sommes pas autorisés à les montrer. Les ignorants sont les plus heureux, comme on se plaît à le dire.»

Enora hocha lentement la tête. Elle aurait du mal à le faire parler tout en faisant l'ignorante. Toutefois, il lui avait avoué leur existence, ce qui était déjà un grand pas.

Le prêtre la regardait fixement, comme pour scruter la moindre de ses pensées. Soudain, il se leva et se dirigea vers une bibliothèque. Il chercha un livre, le retira, et en prit un autre caché juste derrière.

La couverture était en cuir et un lacet le fermait. Il n'y avait aucun autre indice; ni dessin ni titre.

Le prêtre se rassit et l'invita à prendre une chaise pour s'asseoir à ses côtés.

«Je fais une exception car tu en sais déjà beaucoup. C'est un vieux livre», expliqua-t-il.

Il l'ouvrit et une odeur de vieux papier – du parchemin? – emplit leurs narines. Les pages étaient usées et sales. L'écriture était simple, faite à l'encre noire. Lorsque le prêtre tourna les pages suivantes, des gravures apparurent. Elles représentaient des créatures cornues dévorant des humains. Enora en eut la nausée, bien qu'elle ne trouvât aucune ressemblance entre Ilahn et les monstres dessinés.

«C'est imagé, rassure-toi. Quoi que ce n'est peut-être pas si rassurant que ça à vrai dire...»

Il tourna une page et une autre gravure apparut. Elle représentait des êtres magnifiques, plus beaux et plus grands que les humains à leurs côtés. Le prêtre lut:

«Leur force est qu'ils nous ressemblent beaucoup – à la différence près qu'ils sont d'une beauté effrayante – l'attrait du démon.»

Il survola quelques feuilles.

«On peut les reconnaître à leurs yeux qui s'illuminent, notamment lorsqu'ils ont soif de sang.»

Rien qu'Enora ne savait déjà.

«Il existe deux catégories de Sanguinaires – oui, c'est ainsi qu'on les appelle.»

La jeune fille se fit plus attentive.

«La première catégorie est la plus dangereuse: celle des Purs. Autrement dit, ils sont nés Sanguinaires. Ce sont les plus puissants et aussi les seuls capables de contaminer un humain.»

Les souvenirs humains d'Ilahn défilèrent dans la tête d'Enora. Ilahn n'était pas né vampire, il l'était devenu.

«Puis il y a les Impurs, ceux qui sont devenus Sanguinaires.»

Enora regardait les pages défiler, les gravures représentant les vampires tantôt s'abreuvant de sang, tantôt hypnotisant leurs victimes.

«L'hypnose est l'un de leurs pouvoirs. Ils sont ainsi capables de forcer un humain à les laisser entrer chez eux ou à les laisser les vider de leur sang! De véritables démons...

- De telles horreurs ont donc déjà existé? s'enquit la jeune fille.

- Il y a deux siècles, nos ancêtres ont réussi à les enfermer dans des grottes lointaines et très difficiles d'accès. Nous sommes donc en sécurité!

- Ils sont donc tous morts?»

Le prêtre soupira.

«Pas exactement. Ils sont déjà morts.

- Quoi?!

- Les seuls cas que nos ancêtres aient pu étudier avaient une particularité bien étrange. Leurs cœurs ne battaient pas et ils n'avaient donc pas de pouls non plus. Rien qui puisse signaler la vie, et pourtant ils vivaient bien! Et même s'ils ne se nourrissaient pas, ils ne mouraient pas; ils faiblissaient seulement. Leurs corps ne vieillissaient pas non plus. Si un humain souffrait d'une blessure mortelle, il suffisait qu'un Pur lui fasse boire de son sang; la victime mourait – du moins son corps – et elle se réveillait en Sanguinaire!»

Des images jaillirent dans l'esprit d'Enora et elles étaient si vives et douloureuses que la jeune fille ne put s'empêcher de grimacer. Le prêtre ne manqua pas de le remarquer.

«Qu'y a-t-il, mon enfant?

- Rien, je... (elle changea vite de sujet en tentant de se ressaisir) Si les anciens prêtres ont pu les enfermer, cela veut-il dire qu'il y avait un moyen de les détruire ou de les maîtriser?»

Elle savait que sa question était très risquée mais une douleur aiguë lui enserrait la tête; elle devait se dépêcher. Les souvenirs d'Ilahn étaient trop violents et Enora se sentait défaillir. Le prêtre la dévisagea un instant et le silence lui parut interminable. Il répondit finalement:

«Seule la Lumière peut les affaiblir. Les pierres de lumières sont rares de nos jours, malheureusement... Tu es sûre que tout va bien?»

Enora se leva, se tenant la tête entre les mains.

«Oui, excusez-moi, je... Je dois rentrer chez moi. Merci, merci beaucoup, mon père!»

La jeune fille se précipita en dehors de la pièce et se dirigea en hâte vers la porte qu'elle tira avec difficulté pour pouvoir sortir. Le soleil l'aveugla un instant et elle vit Lohan qui l'attendait devant. Il courut jusqu'à elle.

«Qu'est-ce qu'il y a?! Ça s'est mal passé?!

- Non, c'est... Les souvenirs d'Ilahn! Ma tête! Il faut qu'on rentre!»

 

Lohan ne posa pas d'autres questions, bien qu'il ne comprit pas ce qu'elle disait par «les souvenirs d'Ilahn» et l'aida à marcher.

 

 

Derrière eux, sur le parvis, le prêtre ne les quittait pas des yeux, son regard devenu glacial. Un autre prêtre le rejoignit.

«Qu'il y a-t-il, mon frère? demanda ce dernier.

- Réunis tous les prêtres que tu peux trouver., répondit-il sans le regarder Je crois que les Sanguinaires sont revenus.»

 

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Calices (9) - A l'aube de la nuit  

 

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Par Kyra - Publié dans : Calices - Communauté : Lecture sans frontières
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