Jeudi 14 juillet 2011 4 14 /07 /Juil /2011 21:12

Voici donc une nouvelle très personnelle que j'ai commencé il y a plusieurs mois. Je n'arrivais pas à la finir, elle me terrorisait et ça n'avait jamais été aussi dur pour moi d'écrire. Maintenant que je vais mieux, j'ai pu la finir et la retravailler pour vous donner cette nouvelle version. J'espère que vous l'aimerez.

A bientôt!

 

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LE GRAÜND

 

 

Les livreurs partis, Emma referma la porte. Voilà une bonne chose de faite! La jeune femme commença à déballer les cartons en bâillant. Les placards presque vides furent bientôt remplis: une bonne douzaine de boîtes de conserve, une autre douzaine de sachets de pâtes et de riz, six boîtes de gâteaux, trois paquets de pain de mie, deux packs d'eau minérale, deux autres de lait, trois pots de confiture, trois de beurre, une dizaine de sachets surgelés de légumes et de viande, et d'autres produits frais. Sans oublier les cinq rouleaux de sacs poubelle, les six éponges, le produit vaisselle en plusieurs exemplaires, le sac d'aspirateur et le nettoyant pour les sols. Ou encore les trois paquets de papier toilette, les quatre bouteilles de gel douche et les trois autres de shampoing, ainsi que les dentifrices et les trois litres de lessive.

Elle avait nettoyé les étagères juste avant la livraison, comme à son habitude, n’épargnant aucun placard ni aucun tiroir. Tout était soigneusement rangé au millimètre près, et il y avait toujours un exemplaire de chaque chose en plus, au cas où il y aurait rupture de stock.

Emma ne faisait pas les courses elle-même; alors quand elle les faisait – quand elle y était bien obligée – elle les commandait tout simplement sur internet, pour éviter d'avoir à sortir. En général, elle était tranquille pour un mois après ça.

Après vingt minutes de rangement acharné, elle s'accorda un peu de repos et alluma son ordinateur, comme à son habitude. Sa «fenêtre sur le monde» comme elle l'appelait parfois. La seule qu'elle voulait bien laisser ouverte.

Elle croisa son reflet dans l'écran: une jeune fille aux cheveux ondulés châtains et aux yeux marron. Elle était un peu pâle mais avait un beau visage. Son regard plein de dextérité lui faisait souvent un air contrarié, mais il était allégé par des fossettes au coin des lèvres qui lui donnaient un sourire enfantin.

Elle enleva ses sandales et s'installa confortablement dans son canapé. L'appartement qu'elle occupait était un deux pièces assez vieux, situé dans une petite banlieue parisienne. Les murs étaient blancs et Emma s'était appliquée sur la décoration, colorée sans en faire trop.

Au départ, elle l'occupait avec Maxime, son petit-ami. Parfois, elle regardait encore sa chambre avec nostalgie. La rupture avait été difficile. Maxime était resté un an avec Emma, il n'avait pu supporter plus longtemps le fait de rester cloîtré ici. Il lui avait demandé de choisir: lui – l'extérieur – ou être seule – à l'intérieur. Emma n'avait pas su répondre. Elle aurait aimé lui courir après, le rattraper... Mais elle n'avait pu franchir le seuil de la porte. Et de toute façon, Maxime avait assez attendu, assez espéré qu'Emma parvienne à sortir. Au début, elle avait réussi à lui faire croire que c'était juste une question de goût. Elle aimait mieux les soirées tranquilles en amoureux. Et puis il avait compris que c'était plus profond que ça. Emma ne voulait – ou ne pouvait – plus faire un pas hors de chez elle.

Quand cela avait-il commencé? Lorsqu'ils habitaient chacun chez leurs parents, Emma n'avait pas ce problème. Elle vivait à la campagne, dans un petit village tranquille, et il semblait donc que la ville l'avait effrayée. Malgré tout, elle ne pouvait s'en aller car c'est là que se trouvait son université. Emma suivait des études de Lettres et cela avait beau lui plaire, mettre un pied hors de chez elle était ce qu'il y avait de plus dur à faire. Elle n'y parvenait pas toujours et prétendait alors être malade. La jeune fille n'avait pas beaucoup d'amis non plus. Elle s'en était fait au début, mais elle les avait vite perdus à force de refuser toutes leurs invitations. Certes, elle les avait invités chez elle, mais elle avait compris qu'ils s'ennuyaient s'ils ne sortaient pas. Restaurant, cinéma, discothèque... Peu importe le lieu, peu importe l'heure, Emma n'y arrivait pas.

Elle avait commencé à faire des cauchemars le premier mois où ils avaient emménagé ici, elle et Maxime. Au départ, il ne s'agissait que de cauchemars qui, certes la réveillaient en sursaut, mais qui étaient peu fréquents. Cependant, plus le temps passait et plus ils se répétaient, s’espaçant de moins en moins.

La jeune fille n'aurait su expliquer ces rêves. Il s'agissait plutôt de sensations. La ville, silhouette noire dans la nuit, la happait toute entière de ces tours et de ces immeubles. L'impression d'étouffer prenait le dessus sur tout le reste...

 

Emma s'installa donc devant l'ordinateur. Elle regarda pendant un bon moment les vidéos drôles du moment, consulta ses mails, son compte bancaire... Heureusement pour elle, c'était ses parents qui lui payaient tout: loyer, charges, courses, etc. Sans eux, elle aurait dû travailler et Emma savait que cela aurait été tout simplement impossible. Son père et sa mère n'avaient aucune idée de ce qui se passait vraiment; ils pensaient juste que leur fille était un peu trop «casanière».

Après avoir dîné, Emma resta devant la télévision jusqu'à ce qu'il fût assez tard pour qu'elle aille se coucher. Mais elle n'avait aucune envie de dormir. La première raison, c'était que cela voulait dire qu'on serait bientôt le lendemain, et le lendemain elle devrait sortir pour aller en cours. La deuxième raison, c'était les cauchemars. Car il ne se passait plus une nuit sans qu'elle en fasse. Ils étaient plus virulents que jamais. Et le pire, c'était...

Stop, chut, tais-toi.

Emma décida de rester devant la télévision, malgré un programme peu réjouissant. Son choix se porta sur une émission comme elle en avait déjà vu des centaines sur la vie de gens qui se confessaient sans aucune pudeur devant les caméras. Elle s'endormit au bout de vingt minutes sans même s'en rendre compte.

Une sensation de malaise la réveilla en sursaut. Elle réalisa qu'elle se trouvait dans le salon, la télé toujours allumée. Il devait être tard dans la nuit, car l'émission était terminée et avait laissé place à un téléfilm à l'eau de rose qui semblait avoir commencé depuis un moment déjà. Malgré les répliques mielleuses qui sortaient du poste, la jeune femme se sentait mal à l'aise, comme si quelque chose l'observait. Elle se précipita hors du canapé et appuya sur l'interrupteur. La lumière l'éblouit mais cela la rassura instantanément. Regardant autour d'elle, elle se sentit soudain ridicule. De quoi dois-je avoir l'air? On dirait que je suis toujours la petite fille qui regardait sous son lit avant de s'endormir, histoire de vérifier que les monstres n'étaient pas là. Elle rectifia mentalement: Non, histoire de vérifier qu'il n'y avait jamais eu de monstres.

Sa propre voix l'effraya car elle ne pouvait s'empêcher de trouver qu'elle sonnait étrangement faux. Prenant son courage à deux mains, Emma alla éteindre la télé et se coucher. Son lit deux places lui paraissait bien grand maintenant que Maxime était parti. Bien trop grand. Elle se blottit tout au fond, ramenant un maximum de couverture sur elle. Jetant un coup d'œil au réveil, elle se rendit compte qu'il était presque deux heures.

Elle avait eu beau se moquer d'elle-même quelques minutes avant, maintenant elle était incapable de s'endormir sans sa veilleuse. Elle sentait l'angoisse monter en elle, celle qu'elle ne connaissait que trop bien...

Une photo trônait sur le chevet. Elle représentait Maxime, un beau jeune homme aux cheveux bruns, joyeux, posant aux côtés d’Emma qui souriait timidement à l’objectif. Cette photo avait été prise quelques mois auparavant, lors d’un de leurs week-ends à la campagne. Une belle journée ensoleillée, ils s’étaient promenés toute la journée, marchant ou courant à en perdre haleine dans les bois. Une journée simple, mais pour laquelle Emma aurait tout donné afin de la revivre.

Allongés dans l’herbe, ils s’étaient pris en photo et, après plusieurs tentatives qui ne manquèrent pas de les faire rire, cette photo-là sortit du lot. Comme si l’appareil photo avait su capter l’émotion du moment, à la seconde près.

Emma y songea un moment et ces doux souvenirs la bercèrent. Contrairement à ce qu'elle craignait, elle s'endormit donc simplement.

Et les cauchemars l'attendaient déjà.

Elle courait. Très, très vite. Quelqu'un – quelque chose, tu sais très bien ce que c'est, tu ne veux pas le dire, chut – la poursuivait. Il faisait jour et malgré le soleil étincelant, il pleuvait des cordes. À chaque pas qu'elle posait sur le bitume, celui-ci se mettait à fondre sous ses pieds, la ralentissant, l'épuisant. Tout semblait se passer au ralenti et Emma remarquait alors que des gens – beaucoup, beaucoup de gens – la regardaient. Leurs visages n'exprimaient rien que des faces mornes aux regards vides. Certains avaient ce sourire mauvais et la fixaient avec un amusement non caché. La plupart d'entre eux portaient de longs manteaux sombres et des chapeaux. Ceux qui portaient des chapeaux étaient les pires car leurs yeux n'étaient pas seulement vides; ils étaient un gouffre de désespoir. Leurs pupilles n'étaient qu'un point noir noyé dans un iris rouge sang. Une pression sur son épaule... Emma avait juste le temps de voir les griffes noires sur sa peau.

Elle se réveilla en sueur, ne pouvant réprimer un cri d'horreur. La lumière de la veilleuse la rassura, l'heure encore plus: il était presque sept heures; son réveil n'allait pas tarder à sonner, elle n'aurait pas besoin de se rendormir. Puis la jeune femme réalisa que son visage ruisselait de larmes. Exténuée, Emma pensa à Maxime et à son cauchemar, et se mit à pleurer de plus belle.

 

 

Quand elle fut prête – elle avait encore traîné, elle était donc encore en retard – elle vérifia une troisième fois qu'il ne manquait rien. La vérité, c'était qu'elle essayait toujours de trouver un moyen pour devoir rester, se trouver une excuse en quelque sorte. La nuit, elle n'aimait pas être ici, ni nulle part ailleurs, car elle était seule. Quand il y avait Maxime, elle n'était pas aussi terrorisée. Mais la journée, elle adorait son appartement. Elle aimait y rester, l'arranger, le nettoyer... C'était son chez elle, son foyer, le seul endroit où il ne pouvait rien lui arriver.

Une fois elle avait confié à Maxime que ce qu'elle n'aimait pas de son appartement, c'était qu'il suffisait de franchir la porte pour devoir être une autre personne. Il y avait la Emma telle qu'elle était et une fois le seuil franchi, il y avait la Emma de l'Extérieur, la Superficielle. Car n'était-ce pas ça sortir hors de chez soi? Devenir quelqu'un d'autre, qui ne devait déplaire à personne, se plier aux regards des autres, de ceux qui vous jugent sans même vous connaître... Ce qu'elle ressentait seule la nuit, c'était ce qu'elle ressentait à l'extérieur, de jour comme de nuit.

Quand Emma vivait à la campagne, elle n'avait pas cette sensation de devoir faire attention à ce à quoi elle pouvait ressembler. Déjà parce qu'elle croisait peu de gens, mais aussi car ils étaient plus ouverts et plus sympathiques au premier abord. Elle était elle-même. Ici, il suffisait qu'elle franchisse sa porte pour devoir changer, enfiler un costume.

Mais peu importe qu'elle doive enfiler un costume ou rester elle-même, aucun rôle au monde ne lui convenait en ville. Elle n'était pas à sa place. Les gens vous observaient sans cesse: la façon dont vous étiez habillé, la façon dont vous vous teniez, la façon dont vous marchiez, la façon dont vous parliez... Certains s'y sentaient très à l'aise au contraire et parlaient fort entre amis ou, s'ils étaient seuls, parlaient fort au téléphone, n'hésitant pas à déballer à quiconque leur vie – aussi inintéressante puisse-t-elle être.

Emma ouvrit finalement sa porte, observa le couloir vide et fit enfin un pas dehors. Elle évita de penser à toute l'heure de transports qui l'attendait où elle serait serrée comme une sardine avec d'illustres inconnus, tous mis en boîte dans un wagon où la climatisation n'existait pas.

À regret, elle ferma sa porte à clés et entama la descente des escaliers. En général, elle ne croisait personne. D'ailleurs, elle ne connaissait pas grand-monde ici. Les gens évitaient de se parler, même s'ils étaient voisins – surtout s'ils étaient voisins.

Emma ouvrit la porte du hall d'entrée donnant sur l'extérieur. Le soleil se levait seulement et elle apprécia la chaleur qui se dégageait de sa lumière. Du moins jusqu'à ce que ses yeux soient assez habitués pour discerner le champ infini d'immeubles, en compétition pour savoir lequel irait le plus haut. Il n'y avait plus que quelques arbustes sur les routes bitumées, coincés malgré eux dans ce décor si peu naturel.

Ses écouteurs vissés sur les oreilles tels des remparts face au monde, Emma avança, sa main serrant son sac de cours. La musique l'aidait toujours à l'extérieur; c'était une façon pour elle de rester enfermée dans sa bulle, loin de tout ça. Dans les transports, elle s'autorisait souvent à fermer les yeux et à s'imaginer marchant dans la forêt, s'allongeant dans une clairière ou s'asseyant au bord d'un ruisseau. Ces images l'apaisaient alors profondément et elle parvenait à oublier la civilisation moderne et le grondement du métro qui l'entraînait vers sa destination.

Mais ce jour-là, quelque chose se produisit. Comme à son habitude, Emma ferma les yeux en écoutant sa musique – la bande originale d’un film d’action –, se projetant en quelque endroit paisible. Elle se voyait, marchant dans l’herbe humide d’une clairière. Les rayons du soleil glissaient à travers le feuillage des arbres, baignant les lieux d’une lumière chaude et dorée. Elle exposait sa main et une douce chaleur parcourait sa peau, tandis que ses yeux se délectaient du spectacle : le soleil faisait du feuillage un ciel transpercé de mille étoiles.

Des montagnes se dessinaient plus loin dans le ciel sans nuage, donnant l’illusion d’une imposante frontière faite de roche et de verdure. Près d’Emma, le clapotis d’un ruisseau l’attira. Elle s’avança et trempa sa main dans l’eau fraîche et claire.

Quand soudain, une ombre surgit, traversant son champ de vision. Ce n'était rien qu'une ombre noire furtive, mais elle la fit sursauter et cela la sortit aussitôt de sa rêverie.

Elle pensa aux griffes noires et se ravisa immédiatement. Chut, stop, calme-toi.

N'importe quel psy lui aurait dit que ce qui la poursuivait dans ses cauchemars, c'était sa propre peur. Mais qui aurait pu expliquer...

Non. Stop. Défense d'entrer.

La sonnerie du métro la ramena cette fois totalement à la réalité. Tant de monde et tant de silence à la fois. En face d'elle, une femme lisait un journal, tandis que les deux autres personnes assises à leurs côtés regardaient dans le vague, ne sachant quoi fixer ou quoi faire. La plupart des gens se tenait debout, tentant de lire un roman captivant, écoutant de la musique ou certaines filles se méfiant des mains baladeuses qui étaient souvent de mise quand on se retrouvait tous collés les uns aux autres. Par chance, Emma avait trouvé une place assise, ce qui était assez rare.

Elle se rendit compte que la musique s'était arrêtée, et découvrit avec déception qu'il n'y avait plus de batterie. Cela la fit déglutir; plus de rempart contre le monde et elle était loin d'être rentrée chez elle. Il lui restait encore trois stations avant un changement, et celles-ci lui parurent plus longues que jamais.

Le changement était ce qu'elle détestait le plus. D'habitude, la musique l'accompagnait et elle se sentait alors plus forte, plus sûre d'elle. Mais là, elle devrait affronter ce que tout agoraphobe ou misanthrope redoute: le bain de foule. Lorsqu’Emma sortit du wagon, ses mains étaient déjà moites, s'agrippant désespérément à son sac. Elle dut se ressaisir car elle bloquait le passage, figée d'effroi. Les bousculades la ramenèrent sur terre, et elle prit son courage à deux mains pour continuer d'avancer. Les visages se succédaient les uns aux autres, fatigués, froids, figés. Certaines personnes arrivaient par masse et il était alors difficile de passer au travers. Emma décida de suivre une jeune fille devant elle qui, du haut de ses talons, semblait sûre d'elle. Elle la suivit un instant, ce qui la rassura un peu, ayant trouvé un point de repère. Il lui arrivait souvent de se raccrocher à un inconnu qui lui inspirait confiance, lui donnant ainsi la sensation de ne pas être seule, de ne pas être perdue. Mais ce nouveau repère lui échappa bien vite car la jeune personne ne prenait pas la même ligne qu'elle.

L'estomac noué, Emma sentait qu'elle était prise d'une crise d'angoisse. Des sueurs froides coulaient le long de son dos, et ses jambes tremblaient malgré elle. Elle avait l'impression que l'air lui manquait et qu'elle allait suffoquer.

Un homme sembla remarquer son malaise car il lui demanda si ça allait. Emma hocha brièvement la tête, puis une deuxième fois quand il lui demanda si elle en était sûre. Non, ça n'allait vraiment pas; tout ce qu'elle voulait, là, maintenant, c'était retrouver son appartement, son chez-soi où personne ne pouvait l'atteindre et où elle était libre d'agir comme bon lui semblait. Mais son appartement était trop loin à présent, et cela la terrorisait plus que tout. Elle allait s'évanouir ici et ne plus se réveiller...

Une main se posa sur son épaule et, repensant aux griffes noires, elle faillit se mettre à hurler. Mais il n'y avait pas de monstre, non, juste cette jolie fille aux boucles blondes et aux yeux verts malicieux qui la regardait avec un air inquiet.

«Emma? Est-ce que ça va?»

C'était Julie, une fille de sa classe avec qui elle avait été assez proche durant un temps... avant que tout n'empire. La voir ici, dans un tel moment de détresse, réconforta Emma d'un coup, si bien qu'elle aurait pu lui sauter au cou et la remercier de l'avoir sauvée. Mais sauvée de quoi? D'elle-même?

«Je... Je ne me sentais pas très bien...

- Qu'est-ce qu'il y a? Tu es toute pâle!

- Je... Rien, ça va déjà mieux...»

Les émotions se mélangeaient. Honte, soulagement. Mais le soulagement finit par dominer la gêne qu'elle ressentait à être vue dans cet état: elle n'était plus seule à présent, elle avait de nouveau un rempart contre le monde.

 

 

Elles arrivèrent toutes deux à l'université, pile à l'heure. Ce grand bâtiment récemment rénové rassurait Emma car elle le connaissait bien à présent; une sorte de deuxième chez-soi où elle avait tous ses repères.

Les cours se déroulèrent normalement jusqu'au soir et elle parvint à ne pas faire tout le trajet toute seule: Julie prenait la même ligne de métro jusqu'au changement où elle l'avait trouvée si mal le matin même. Emma se sentait bien mieux quand elle quitta son amie: parler – de tout et de rien, surtout pas de ça – avec quelqu'un d'autre l'avait mise en confiance et elle rentra donc dans le métro suivant sans la moindre once de panique.

Les wagons étaient bondés à cette heure-ci et Emma ne trouva donc aucune place assise. Elle resta debout dans un coin contre un strapontin relevé, près d'une fenêtre. Être près d'une fenêtre la rassurait aussi: elle n'avait pas à regarder autour d'elle les gens entassés et moroses, fatigués de leur journée.

Elle observa son reflet et se trouva rayonnante – chose rare. Elle se sentait bien, en forme, prête à réaliser n'importe quoi et elle se demanda même si elle n'allait pas aller au cinéma. Puis elle pensa à son appartement et l'envie de le retrouver fut plus forte malgré tout.

Au bout de dix minutes, le wagon se vida et elle put s'asseoir sur le strapontin. Emma était déjà plus fatiguée, mais toujours de bonne humeur. À aucun instant elle ne se sentit glisser dans le sommeil, mais c'est pourtant ce qu’il se passa.

Elle était à la campagne, assise au bord du ruisseau. L'eau coulait dans un petit murmure cristallin apaisant. Les oiseaux gazouillaient et l'odeur des fleurs se répandaient dans l'air où des insectes s'affairaient à récolter leur pollen. Tout était calme et il n'y avait personne d'autre qu'elle, les pieds nus dans l'herbe, s'offrant aux rayons du soleil et au petit vent doux qui venait parfois la caresser.

Tout était parfait.

Et tout à coup, quelque chose d'étrange se produisait: l'eau du ruisseau se mettait à bouillir. Des bulles se formaient à la surface et explosaient une à une, de la vapeur se formant au-dessus de l'eau. Une odeur de chair brûlée se répandait alors et les gazouillements des oiseaux cessaient d'un coup.

Emma regardait l'eau bouillir avec effarement; elle savait que quelque chose n'allait pas du tout et l'odeur, mon Dieu quelle odeur horrible! La vapeur s'élevait de plus en plus haut, brûlant sur son passage les feuilles des arbres qui s'embrasaient dans un froissement sinistre.

C'était là.

Emma le savait, mais elle ne pouvait plus bouger. Quelque part en elle, elle savait aussi que ce n'était qu'un rêve, qu'il lui suffisait d'ouvrir les yeux. Mais son regard était ici, dans cet endroit imaginaire conçu par son esprit, et rien ne semblait pouvoir l'en détacher. Elle tenta de se rappeler où elle était en réalité, faisant maints efforts pour s'arracher de sa torpeur, mais rien n'y faisait. La jeune fille regarda son propre corps et se rendit compte que l'herbe, autrefois si soyeuse et verte, s'était transformée en d'épaisses racines noires qui avaient saisi ses pieds et ses mains, la forçant à regarder ce qui allait se passer.

Emma savait par-dessus tout qu'il ne fallait pas qu'elle regarde, que sa raison en dépendait. Mais impossible: ses yeux comme tout le reste d'elle-même refusaient de lui obéir.

Le vent était devenu glacial et lui fouettait le visage, tandis qu'en même temps, il régnait une chaleur étouffante, et qui risquait tôt ou tard de l'asphyxier, c'était sûr. Et pendant ce temps, la vapeur continuait de monter, et le ruisseau se retrouva bientôt asséché.

Plus d'eau, plus de feuilles sur les arbres, plus d'herbe verte. Ce n'était plus que racines noires, terre désolée et desséchée, brûlure et gel à la fois. Emma était toujours attachée à cet endroit horrible, ne pouvant rien faire, sentant les larmes qui coulaient le long de ses joues. Et là, au loin dans les bois, au-delà de ce qu'il restait du ruisseau, une silhouette massive arrivait en courant, droit sur elle.

Non, non, ne le dis pas! Ne le dis pas!!!

C'était gros, ça se déplaçait sur quatre pattes, parfois deux, surtout pour sentir ses proies à distance. C'était noir, c'était bossu, une peau à la fois écailleuse et velue par endroits. Cette chose, Emma lui avait donné un nom : le Graünd. C'était comme un grondement de tonnerre et pour la jeune fille, rien ne lui correspondait mieux. Car le il sortait, tel un démon échappé des enfers, du ventre de la terre, faisant trembler le monde sous ses pas. Et lorsqu’elle l’apercevait, une terreur indescriptible s’emparait d’elle et un seul terme s’imposait alors à son esprit : « le Graünd ».

 

 

Emma se réveilla en sursaut, la respiration haletante. Le métro s'était encore vidé, mais de nombreuses personnes l'observaient avec une curiosité et une certaine hilarité qui ne lui échappa pas. Elle avait dû pleurer, crier ou gémir de peur – voire les trois à la fois. Les gens la regardaient avec un sourire amusé ou désolé et d'autres ne se gênèrent pas pour éclater de rire. Elle remarqua même un homme qui la filmait sur son téléphone portable, hilare.

Emma était rouge de honte et elle savait qu'elle était sur le point d'éclater en sanglots; autant à cause de l'humiliation qu'elle ressentait que par l'horreur de son cauchemar. Elle ne prit pas la peine de regarder à quelle station elle était et s'empressa de descendre au premier arrêt. Elle alla sur le quai, le cœur battant la chamade, les jambes tremblantes. Elle resta dos au métro jusqu'à ce que celui-ci s'en aille; elle n'avait pas la force d'affronter de nouveau leurs visages et leurs yeux moqueurs.

Elle laissa les émotions exploser et pleura à chaudes larmes pendant une bonne minute. Puis elle se ressaisit à temps pour prendre le métro suivant en prenant soin d'essuyer son visage et le mascara qui avait coulé le long de ses joues. Il lui restait seulement deux stations, bien qu'elles lui paraissent plus longues que tout le reste.

Marchant jusqu’à son immeuble, Emma ne put s’empêcher de repenser au Graünd. La terre vibrant sous ses pas, résonnant alors en elle comme un tambour infernal. Il suffisait de l’entendre pour comprendre sa puissance, pour deviner que rien ni personne ne pouvait échapper à sa rapidité ou à son flair. Emma le savait : à peine sentait-elle le tremblement du sol que quelque chose de malsain s’insinuait en elle. Un malaise total, un sentiment d’angoisse. Comme si chacune de ses pensées était épiée et comme si elle n’avait plus nulle part où se cacher ; pas même dans un recoin de sa tête. Il la trouvait toujours.

Invisible pour la plupart des gens de ce monde, mais tellement proche pour d’autres. Le Graünd avait ses proies et le fuir s’avérait alors être une lutte quotidienne, un combat de tous les instants. Il était toujours présent, guettant la moindre faiblesse, la moindre petite faille qui lui ferait baisser sa garde. Il ne fallait jamais baisser sa garde, jamais.

 

 

Emma atteignit son immeuble la respiration haletante, son cœur cognant dans sa poitrine. Elle allait entrer dans le hall quand quelqu'un l'interpella soudain.

«Excusez-moi, auriez-vous l'heure s'il vous plaît?»

Emma, plus que pressée de pouvoir rentrer, regarda sa montre et lui fit face.

«Il est...»

Malgré la chaleur, l'homme ou la chose portait un long manteau beige remonté jusqu'aux yeux. Sous un chapeau haut de forme, deux iris rouge sang la fixaient, les puits du désespoir.

Emma sentit son cœur s'arrêter de battre. Elle faillit hurler puis réalisa que ce ne pouvait pas être réel. C'était impossible ou alors elle devenait tout simplement folle. Sans rien dire, elle se tourna lentement vers la porte, mit la clé dans la serrure, ouvrit et s'engouffra à l'intérieur en claquant la porte.

Elle monta les marches quatre à quatre et s'empressa d'entrer, refermant à double tour derrière elle. Elle se précipita vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Personne. Affligée, elle se laissa tomber par terre et pleura toutes les larmes de son corps.

Au bout d'un certain temps, elle parvint à se reprendre et n'eut alors plus qu'une certitude:

Je ne sortirai plus. Plus jamais.

Curieusement, ces mots la réconfortèrent et elle sourit, soulagée. Elle prépara son dîner et mangea plus que nécessaire, devant la télévision, se vidant la tête.

La jeune fille prit aussi la décision qu'elle ne dormirait pas de la nuit. Hors de question de retomber dans un cauchemar, elle en avait eu bien assez comme ça. Et le Graünd...

Emma décida d'oublier toute cette journée. Les cauchemars, l'homme aux yeux impossibles, le Graünd. Tout ça n'était jamais arrivé. Oui, même si elle ne voulait pas aller se coucher. Pour éviter le sommeil, elle décida de remettre à plus tard la lecture d’un de ses livres ; cela l’endormirait trop rapidement. Elle s’installa donc plutôt devant la télé et se passa une saison entière d’une de ses séries préférées, persuadée que rien ne la tiendrait mieux en haleine. Elle s'arma de café pour tenir bon, luttant au fil des heures pour ne pas tomber dans les bras de Morphée.

Ce ne fut qu'une fois le soleil levé qu'elle s'autorisa à aller se coucher, espérant que la lumière chasserait ses cauchemars. Elle se déshabilla et se blottit dans sa couverture, à bout de force.

Mais une fois ses paupières closes, Emma sentit la terre trembler. Elle rouvrit les yeux et réalisa que toute sa chambre tremblait: les murs, le plafond, le sol, les meubles. Un verre sur son chevet alla se briser par terre, et des livres tombèrent d'une de ses étagères dans un grand fracas.

Cette fois, Emma sut que c'était là, que c'était fini. Sa couverture se souleva comme si quelque chose s'était glissé dessous. Elle sentit la peau râpeuse contre ses jambes et poussa un gémissement d'horreur, paralysée d'effroi. Une force invisible lui écrasait la poitrine, mais elle ne pouvait se résoudre à regarder ce qui se trouvait là, sur elle, sous sa couverture. Un poids énorme lui écrasait les côtes, elle pouvait à peine respirer.

Un soufflement rauque se fit entendre. Emma poussa un hurlement.

Le Graünd était là, la fixant de ses yeux rouges sans fin. Les griffes immenses, aiguisées, s'enfonçaient dans la chair de ses épaules, la brûlant comme pour y laisser une empreinte indélébile, tels deux fers chauffés à blanc.

Son pelage noir couvrait son corps, l'engloutissant presque. La masse noire était informe, surmontée d'une bosse semblable à une colline d'écailles noires ruisselantes d'un liquide sombre gluant d'où émanait la puanteur d'un cadavre en putréfaction. Emma eut même la certitude que ce corps tout entier était en train de pourrir, de se décomposer éternellement.

Les cornes noires étaient affûtées, pointées vers elle. Le monstre reniflait avec force, sentant l'odeur de la peur avec délectation.

Le rugissement qu'il poussa fut si bruyant, si inhumain, qu'Emma crut devenir sourde. Jamais elle n'avait entendu pareil cri et elle priait pour ne plus réentendre une telle horreur. Le désespoir et la terreur avaient donc un son.

Les autres fois où il s'était montré, cela avait toujours été de loin et furtivement. Mais cette fois, il la regardait droit dans les yeux et c'était elle qu'il voulait.

Il ouvrit sa gueule béante. La partie supérieure de son crâne se renversa de façon totalement improbable. La bouche était alors d'une largeur démesurée, un gouffre sans fin. Le ventre de la terre. Et le Graünd en était le passeur, annonciateur de malheur éternel, tel Cerbère gardant la porte des Enfers.

 

Tétanisée, paralysée, Emma fixait ce trou profond, un abysse infini, le néant pur et total. Plus aucune partie de son corps ne lui répondait, et son esprit se mit à fonctionner au ralenti pendant ces quelques secondes qui la rapprochaient de plus en plus du gouffre.

Elle revit tout. Sa maison à la campagne, la lumière, le son du vent dans les arbres... En y pensant, la jeune fille se sentit partir. Et puis soudain, son regard fut attiré par la photo trônant sur son chevet. Maxime. Ses yeux verts, son rire, ses caresses, la façon qu'il avait de la regarder quand elle parlait. Emma ressentit alors quelque chose de nouveau, qui fut à ce moment-là plus fort que toute sa terreur: le manque. Il lui manquait tellement et elle se demanda soudain comment elle en était arrivée là. Tout était de sa faute. Elle avait laissé le Graünd envahir peu à peu son monde, elle l'y avait même invité! Pourquoi n'avait-elle tout simplement pas refermé la porte?

Elle l'avait laissé prendre possession de tout son être, avait accepté qu'il la consume peu à peu, la dévore de l'intérieur pour qu'elle ne soit plus que l'ombre d'elle-même. La jeune fille réalisa combien elle avait perdu à ne pas vouloir se battre, combien elle avait éprouvé en restant aussi passive devant sa pire frayeur.

Elle comprit que le monde de ses souvenirs, celui de son passé et de son enfance étaient loin derrière à présent et qu'elle ne gagnerait rien à y revenir. Elle pensa à Maxime et se rendit compte qu'elle ne s'était pas battue non plus pour le garder ni pour le ramener.

Pendant cette fraction de seconde interminable où le Graünd allait l'engloutir, prêt à lui happer la tête dans sa gueule béante, Emma regarda mieux ce qui l'entourait. Le monde réel, le monde actuel. Les rires d'enfant dehors qui allaient à l'école, les klaxons des voitures, les bruits de pas, les voix... Ce n'était pas ce qu'elle avait pu connaître avant, mais elle comprit que malgré tout, c'était aussi la vie. Et que des milliers de choses l'attendaient là, dehors.

Il était temps de se battre.

Emma se concentra sur sa main, sentit des fourmillements, se concentra encore et la sentit bouger. Elle la tendit vers la table de nuit; ses doigts s'enroulèrent alors autour de sa veilleuse, celle qui lui avait si longtemps fait croire qu'elle éloignerait les démons, alors qu'ils étaient simplement toujours là en elle. C’était le moment de se débarrasser de ses peurs d’enfant.

La jeune fille tira de toutes ses forces l'objet vers elle, rassemblant tous ses nouveaux espoirs dans ce simple geste. Les dents du Graünd étaient si proches qu'elles se reflétaient dans ses pupilles.

Emma était encore à moitié paralysée, mais en dépit de sa faiblesse, elle parvint à faire la seule chose capable de la sauver: elle s'avança plus près, s'enfonçant volontairement dans la gueule du monstre.

Poussant un cri de rage, elle alluma l'interrupteur de la lampe de chevet et la jeta au fond de la gorge du Graünd. Toujours branché, l'appareil émit un grésillement.

Un grondement sourd, comme venant des entrailles de la terre, retentit dans toute la pièce, faisant vaciller les meubles. Le Graünd eut un mouvement de recul, arrachant la prise électrique, et ses griffes se plantèrent dans la chair d'Emma qui hurla; il bascula en arrière. Il lui avait lacéré les épaules, mais Emma se releva malgré tout, se redressant sur son lit.

«Crève!», s'époumona-t-elle.

L'énorme monstre gesticulait en tous sens, furieux. Puis il s'évapora.

Elle avait gagné.

Encore sous le choc, mais incroyablement lucide, Emma se leva doucement. Elle alla dans la salle de bains où elle prit tout son temps pour nettoyer et panser ses plaies. Elle se regarda dans la glace et sembla y découvrir une nouvelle personne. C'était elle, mais différemment. Elle avait changé, grandi. Elle sourit à son reflet, puis se dirigea vers le téléphone.

«Allô, Maxime?»

 

 

Les préparatifs du déménagement lui demandèrent beaucoup de temps, mais Emma s'y adonna à cœur joie. Maxime était venu l'aider avec d'autres amis qu'elle apprenait seulement à connaître. Elle revoyait de nouveau celui qui avait partagé sa vie, savourant chacun de ces instants. Ils se remettraient peut-être ensemble, peut-être pas; en attendant, elle devait profiter de chaque seconde de sa nouvelle vie.

Elle abandonna les Lettres Modernes pour se consacrer à la photographie. Elle y trouva quelque chose de rassurant: l'immortalité des images. Cela la rassurait simplement, cela fixait les choses sans qu'elle ait besoin de s'y replonger complètement.

Elle accepta d'être suivie, et petit à petit, reprit une vie normale où sortir de chez soi n'était plus un grave dilemme.

Il lui arrivait parfois de se lever et de ressentir de nouveau l'envie de rester chez elle pendant plusieurs jours. Et puis une ombre apparaissait derrière elle dans le reflet d'un miroir ou d'un verre, et elle chassait ces idées noires de la tête, prenait son appareil photo et sortait.

Elle avait gagné une bataille, mais pas la guerre, elle le savait. Les traces de griffures sur ses épaules le lui rappelaient chaque jour quand elle les regardait dans la glace. Alors, peut-être qu'elle avait simplement rêvé tout cela, peut-être qu'elle avait «perdu les pédales». Elle avait même cru que ses blessures n'étaient encore qu'une de ces hallucinations. Mais un jour, Maxime les avait vues.

«Qu'est-ce qui t'est arrivé...? », avait-il dit doucement, la regardant droit dans les yeux.

Et c’est alors qu’elle lui avait simplement répondu:

« Je me suis battue.»

 

 

 

Par Kyra - Publié dans : Nouvelles - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
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